Episode 57 : Pourquoi est-ce si compliqué de prendre une décision quand une émotion me submerge ?

Hello bienvenue pour ce 57e épisode de Relationnellement Vôtre.

Nous sommes actuellement dans une série d’épisodes en réponses à vos questions au sujet des émotions.

Comme vous le savez sûrement, le cerveau est plus qu’impliqué dans le vécu de nos émotions, voilà pourquoi j’ai demandé à une collègue neuropsychologue de me rejoindre pour répondre à la question suivante : pourquoi est-ce si compliqué de prendre une décision quand une émotion me submerge ? 

Du coup, souhaitons la bienvenue Emeline ! Bonjour Emeline

Bonjour Kelly, 

Merci d’avoir accepté d’intervenir sur cette thématique si vaste, si intéressante et si complexe que celle des émotions. 

Avec plaisir !

Merci encore.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, Emeline, pourrais-tu expliquer ta spécialité aux auditeurs. Qu’est-ce qu’une neuropsychologue ?

Alors, une neuropsychologue, c’est une psychologue, qui a fait de la psychologie générale et qui s’est ensuite spécialisée en neuropsychologie, c’est-à-dire dans l’étude du lien entre les comportements et le cerveau.

OK! Merci pour cette explication Emeline. Maintenant nous pouvons nous lancer dans une 1ere question :

  1. Peux-tu nous expliquer ce qui se passe dans le cerveau quand nous ressentons une émotion ?

Oui, le cerveau fait la distinction entre les émotions selon 2 paramètres : 

  • l’intensité de l’émotion, qu’elle soit forte ou faible
  • et ce qu’on appelle la valence, c’est-à-dire le côté agréable ou désagréable d’une émotion. 

Par exemple, quand je prends plaisir à manger des lasagnes, c’est mon plat préféré, (rires),  c’est une émotion de valence agréable, d’intensité plutôt faible. 

Et quand je reçois des applaudissements après un concert bien mené, parce que je suis musicienne, j’ai une émotion agréable, vraiment forte.

C’est sûr !

Au contraire, quand je suis peinée, par exemple, par une remarque déplacée d’une collègue, j’ai une émotion de valence désagréable, d’intensité plutôt faible, ça va aller.

Et quand on m’annonce le décès de ma grand-mère, j’ai une émotion désagréable, forte.

Donc le cerveau va juger les émotions selon l’intensité et la valence.

Ca fait donc un large spectre d’émotions qui sont régulées selon ces paramètres là.

Il peut y avoir bien sûr des nuances, des émotions mixtes, des émotions plus neutres.

Effectivement !

Cela active de préférence certains réseaux au sein du cerveau.

En fait on peut imaginer le cerveau un peu comme une grande toile d’araignée, où les fils sont chargés de faire des connexions entre toutes les parties du cerveau.

Certains réseaux de fils sont très empruntés par l’araignée, ils sont plus faciles à circuler, plus rapides, plus solides. Ils mènent à des endroits bien connus et très utilisés. Ce sont des réseaux préférés de l’araignée et le cerveau fonctionne un peu comme ça. Il a des réseaux préférentiels pour certaines activités.

Donc on considère à l’heure actuelle 3 réseaux distincts préférentiels pour les émotions : 

Ah oui, lesquels ?

  • Le 1er c’est le circuit du plaisir et de la récompense. C’est plus pour les émotions agréables du coup. Plus l’émotion va être agréable, plus il va être activé, plus elle va être intense, plus je vais être attirée par ce qui m’a plu. 

Donc à quoi ça ressemble dans le cerveau ? Je fais rapidement un petit tour de cerveau. Si reprends l’exemple de mes lasagnes, d’abord je sens l’odeur, je goûte quelque chose qui me fait vraiment plaisir. Tout ça, se sont des informations sensorielles qui sont rassemblées dans le cerveau, au niveau du THALAMUS*. C’est la porte d’entrée du circuit du plaisir et de la récompense. 

Ensuite ça passe par des structures au milieu du cerveau, qu’on appelle LE SYSTEME LIMBIQUE*. Le système limbique, c’est la clé des émotions, c’est là où elles vont être traitées. 

Et puis il y a 2 grandes portes de sortie de ce réseau : 

– l’HYPOTHALAMUS*, qui fait réagir mon corps à l’émotion et me procure des hormones comme la dopamine, par exemple. C’est ça qui va me faire gargouiller, saliver, ressentir de la joie en voyant des lasagnes.

– Et puis la 2e porte de sortie, c’est le CORTEX PREFRONTAL*, c’est-à-dire l’avant du cerveau qui régule mon comportement, mon psychisme. C’est ça qui va me faire penser « ah les lasagnes, c’est vraiment mon plat préféré ». C’est ça qui va me faire enregistrer ce bon souvenir et prendre la décision d’en faire plus souvent. 

Ca se comprend (rires)

Voilà, ça c’était le circuit du plaisir et de la récompense., plutôt pour les émotions agréables. 

Pour les émotions plutôt désagréables, il y a ce qu’on appelle le circuit de la punition. 

  • 2e circuit, le circuit de la punition : les hormones activées sont différentes, notamment l’adrénaline, qui permet de fuir ou de combattre ce qui a provoqué l’émotion désagréable. Par exemple, lorsqu’une collègue me dit quelque chose de désagréable, je peux soit quitter la pièce ou bien lui répondre une répartie bien salée. En gros je peux fuir ou combattre. 
  • Et puis il y aurait un dernier circuit qui est le système inhibiteur de l’action, qui s’active quand fuir ou combattre paraît impossible et que le seul choix semble de réagir passivement, en inhibant son action.

Se figer ?

Exactement, se figer.

Comme une souris qui fait la morte devant le chat quand il lui fait trop peur pour réagir.

Ok

Dans mon exemple avec la collègue désagréable, je me laisse faire sans rien dire ou bien je me mets à pleurer  silencieusement. Bref, j’inhibe mon action et je réagis vraiment passivement.

C’est donc ces 3 réseaux : 

  • le circuit du plaisir et de la récompense
  • le circuit de la punition 
  • et le système inhibiteur de l’action

qui sont plus ou moins activés en fonction de l’intensité de l’émotion et de sa valence agréable ou désagréable. 

Super ! Merci pour tes explications très claires et surtout imagée, qui permettent de vraiment se représenter ce qui se passe. 

2. Lorsqu’on réfléchit à une prise de décision, est-ce que ça fait appelle à la même zone de notre cerveau que celle des émotions ?

Avec plaisir.

2. Lorsqu’on réfléchit à une prise de décision, est-ce que cela fait appelle à la même zone de notre cerveau que celle des émotions ?

Oui, il y a une partie commune effectivement. On l’appelle le cortex pré-frontal. Comme je disais, c’est la couche extérieure du cerveau, à l’avant, vers le front. Cette partie gère le contrôle des comportements orientés vers un but. Donc elle permet notamment de prendre des décisions. Mais elle est aussi utile pour gérer nos comportements, nos émotions, c’est un peu l’emplacement du chef d’orchestre du cerveau. Les personnes qui ont un cerveau abîmé à ce niveau change de caractère, leurs réactions peuvent devenir complètement impulsives ou au contraire totalement neutres. Et évidemment leurs décisions sont vraiment impactées.

Merci pour ce que tu viens de partager Emeline et ça me fait justement penser que le cortex pré-frontal est cette même zone du cerveau qui, chez les enfants, lorsqu’elle est immature, amène ce que bien des personnes considèrent comme des colères, des crises, qui sont en fait, des réactions incontrôlées, inadaptées de l’enfant, parce que cette zone du cerveau n’est pas suffisamment développée pour lui permettre de gérer ses émotions, de maîtriser l’intensité de son émotion ou en tant cas de pouvoir contrôler son comportement, sa réaction face à une émotion intense. 

Tout-à-fait !

C’est vraiment super intéressant de parler de cerveau avec toi.

Merci, mais toi aussi tu t’y connais aussi.

Oui effectivement, mais pas autant que toi, ça c’est sûr. (rires)

3. Pourquoi a-t-on l’impression que nos émotions parasitent nos compétences intellectuelles, nos capacités de raisonnement et donc nos prises de décision ?

Oui, on va appeler ça la dissonance cognitive*. C’est un peu comme plusieurs notes de musique qui sonnent faux lorsqu’elles sont jouées ensemble. Les pensées dissonent au lieu de former une belle harmonie.

Il faut savoir que dans chaque prise de décision, on utilise toujours nos émotions, nos valeurs, nos motivations.

Chaque possibilité dans la décision est évaluée, pondérée, en fonction de son poids émotionnel et motivationnel.

Plus le poids d’une émotion ou d’une passion  est intense, plus elle prend le dessus. 

S’il y a conflit de valeurs alors il y a dissonance cognitive. 

J’ai un exemple. J’ai été indécise pour reprendre les études de théologie ou bien continuer mon travail actuel. 

La décision me mettait vraiment dans la confusion. Elle semblait vraiment compliquée, chargée de nombreux paramètres et avec beaucoup d’émotions. Notamment la question financière : est-ce qu’il valait mieux faire des études qui me plaisent, mais ne plus avoir d’argent pour se faire plaisir à côté ?

Ou bien rester dans ma routine au travail, pas très agréable, mais en faisant de nombreuses activités plaisantes à l’extérieure ?

Les 2 possibilités sont sûrement équivalentes en termes de plaisir et de contraintes et j’étais vraiment en état de dissonance cognitive. 

Ca devenait dur de réfléchir avec clarté. 

Finalement j’ai opté pour un compromis, je vais travailler encore un an pour économiser et puis faire une année d’études et reprendre le travail après.

Oh on apprend des choses en primeur (rires)

Oui (rires). J’ai ouvert mes possibilités du coup.

Oui, merci pour cet exemple personnel et très parlant du coup. 

4. L’intensité des émotions ressenties peut totalement nous embrouiller ou peut réduire notre vision d’une situation à une unique alternative alors qu’en réalité il y a tout un éventail de possibilité. Y a-t-il des explications neuropsychologiques à ça ?

Oui, lorsqu’une émotion est trop intense, la partie avant du cerveau, le cortex pré-frontal qui contrôle les comportements et les émotions est surchargé. Il n’y a plus la place pour la flexibilité mentale.

Tout à l’heure je prenais l’image d’un chef d’orchestre, c’est un peu comme si ce chef d’orchestre du cerveau ne savait plus où donner de la tête. 

Le pauvre (rires)

Les circuits sont comme bloqués en automatique et on risque de ne pas voir l’étendu des possibilités. On peut se mettre à fuir ou combattre quand le circuit de la punition est fortement activé, voire ne plus rien oser faire, quand c’est le circuit d’inhibition de l’action qui est activé.

Bref, les comportements peuvent devenir extrêmes en fait. 

Donc dans les réactions impulsives, ça voudrait dire que c’est le cortex pré-frontal qui serait directement impliqué ?

Oui, qui serait surchargé d’émotions et qui ne pourrait pas jouer son rôle de chef d’orchestre de gestion émotionnelle adéquate.

D’accord. Et dans le cas de la peur ? C’est le même circuit ?

Oui, le cas de la peur on est dans ce circuit du système limbique, c’est un circuit qui est très ancien et qui nous fait donc fuir ou combattre d’une manière parfois extrême, parce que c’est ancré en nous depuis longtemps. 

Oui, ça vient toucher un souvenir désagréable ou une expérience douloureuse

Oui

D’accord, très intéressant.

5. Aurais-tu des trucs et astuces à proposer pour permettre une redescente des émotions et retrouver les facultés nécessaires à une prise de décision, justement lorsqu’il y a cette surcharge ?

Et oui, c’est vrai qu’il est bon de se mettre d’abord en sécurité émotionnel, pour pouvoir prendre une décision.

C’est joliment dit !

Se mettre en sécurité émotionnelle, je dirai que c’est d’abord laisser passer les vagues émotionnelles dans un milieu protégé, dans un milieu sécurisant et sécurisé, avec une personne bienveillante ou bien seul.e, en faisant une activité qui régule ses émotions. Etre protégé d’abord.

Et puis reconnaître et accepter ses émotions, même quand elles ont une valence désagréable ou qu’elles sont intenses. C’est important, c’est ok de ressentir autant d’émotions, même si elles paraissent contradictoires ou confuses.

Et oui, c’est très important ce que tu viens de souligner là, parce que il est vrai que dans notre métier on peut être confronté à cette peur que certains patients rencontrer, de ressentir des émotions désagréables, des émotions qu’ils considèrent comme à « fuir », alors qu’au fond comme tu le soulignes très justement, c’est important de prendre le temps de se mettre en sécurité pour faire face à cette émotion, qu’elle soit agréable ou désagréable, surtout quand elle est désagréable d’ailleurs. 

C’est vraiment passionnant d’avoir ton regard de spécialiste. Merci beaucoup pour tes explications et les compléments d’informations apportés. 

Oui

Merci beaucoup Emeline

Je voulais juste finir en disant, je sais pas si tu es d’accord mais, je conseillerais aussi d’arrêter les « il faut », les « je dois » pour les remplacer par des « je veux et je ne veux pas ».

Et oui ! 

Parce que c’est comme ça que fonctionne le cerveau. Il fonctionne avec les émotions agréables et désagréables. Et par exemple, au lieu de me dire « je ne dois pas arrêter mon travail, sinon de quoi vais-je vivre ? », je pourrais penser « je ne veux pas me retrouver sans le sous donc je vais continuer à travailler un an avant de faire des années d’études.

Etre claire sur ce qui me procure du plaisir, sur ce que je veux fuir ou combattre, me permet d’éviter les impasses, les soi-disant obligations que je m’impose si souvent.

Ouvrir un peu le champ des possibles quoi.

Et oui, et oui, c’est un précieux conseil, parce qu’il est vrai qu’on a tendance à se mettre la pression avec des contraintes formulées avec des « il faut » et des « je dois », tout à fait. Et cette reformulation permet du coup au cerveau d’accueillir ce que l’on a à faire de manière agréable ? C’est ça ? Ca amène un ressenti plus favorable, qui rend la tâche, qui rend l’expérience, meilleure on va dire, c’est que tu veux nous expliquer Emeline ?

Ca rend la tâche beaucoup plus claire pour le cerveau, puisqu’il va reconnaître la valence agréable et la valence désagréable dans le « je veux » et le « je ne veux pas »

OK, c’est super !

Quand on dit : je veux, j’aimerais, j’ai envie, c’est vraiment cette notion de consentement qui fait que le cerveau il va être « open »

Tout-à-fait

Mais à partir du moment où on part dans du « il faut », « je dois », ça sous-entend qu’à la base on n’en a pas forcément envie.

Oui et ça ferme les décisions, ça les rend plus confuse et ça ne permet pas d’avoir une vrai clarté sur, sur ce qui nous donne du plaisir, ce qui nous procure des émotions agréables et ce qui nous fait des émotions désagréables dans nos choix, dans nos possibilités. 

C’est vraiment passionnant d’avoir ton regard de spécialiste. C’est un apport vraiment riche. Merci beaucoup pour tes explications et les compléments d’informations apportés. Vraiment merci beaucoup.

Avec plaisir, vraiment merci de m’avoir interpellée pour ce sujet qui m’a passionnée à me replonger dans les cours. Et puis moi je travaille plutôt chez l’enfant, donc là c’était aussi l’occasion de réfléchir aussi un peu à leurs émotions, comme tu le disais, plus inadéquates parfois, moins matures et de les prendre telles qu’elles et de les aider à les prendre telles qu’elles, c’est vraiment important.

Tout à fait. parce qu’il est vrai qu’on  peut avoir tendance à prendre des raccourcis en se disant mais il est pénible cet enfant, il est fatigant, il est difficile, à mettre pleins d’étiquettes comme ça sur les enfants en se disant mais c’est pas possible, alors qu’au fond, l’explication se trouve dans le fait que c’est un enfant et donc un être humain dont le cerveau est encore immature, pas suffisamment développé dans certaines zones, dans certaines régions pour permettre une régulation efficaces des émotions.

Et oui.

D’ailleurs petite question, le cerveau est-il en développement durant toute notre vie ?

Oui, bien sûr. Ses connexions, comme je disais, ce réseau de fils est complètement en développement vraiment jusqu’à la fin de la vie. C’est ce qui nous permet de mémoriser des nouveaux souvenirs, d’apprendre des nouvelles choses, etc.

Par contre les neurones en eux-mêmes, on a une augmentation des neurones jusqu’à 25 ans, mais après on est plutôt en perte de neurones. Ca ne nous empêche pas de continuer de nous développer mais on va avoir des informations quand même et des capacités d’apprentissage qui vont être limitées.

Bon, il va falloir mettre une fin à cette émission et c’est bien dommage, je pense que là je sentirais bien d’échanger avec toi plus longtemps, mais

Une prochaine fois

La frustration fait partie de la vie et c’est un ressenti que j’ai appris à gérer (rires). Donc va pouvoir s’arrêter.

Conseils proposés par Emeline

Pour favoriser la redescente des émotions et retrouver les facultés nécessaires à la prise de décision :

  • Se mettre en sécurité émotionnelle, en laissant passer les vagues émotionnelles dans un milieu protégé, dans un milieu sécurisant et sécurisé, avec une personne bienveillante ou bien seul.e, en faisant une activité qui régule ses émotions. Etre protégé d’abord.
  • Reconnaître et accepter ses émotions, même quand elles ont une valence désagréable ou qu’elles sont intenses.
  • Arrêter les « il faut », les « je dois » pour les remplacer par des « je veux et je ne veux pas ».

Voilà ce 57e épisode du podcast est terminé. Si les éléments partagés suscitent d’autres questions, vous pouvez les poser par mail à l’adresse relationnellementvotre@gmail.com

Si la gestion de vos émotions vous semble compliquée, que ça vous épuise ou que ça vous cause des soucis au quotidien, sur le plan personnel ou voire même sur le plan professionnel, sachez que des professionnelles justement, sont à votre écoute pour vous aider à trouver des solutions. Si vous souhaitez être contacté.e, il vous suffit d’envoyer un sms au numéro qui figure dans la description de l’épisode.

Bon et bien merci encore Emeline pour ta précieuse participation.

Emeline : c’était un plaisir vraiment merci de m’avoir interpellée.

Kelly : avec grand plaisir. De notre côté chers auditeurs, on se retrouve la semaine prochaine avec un nouvel épisode de la rubrique Questions de Connexions. Willem et moi aborderons cette connexion entre l’esprit et l’âme en répondant à la question suivante : que faire de nos émotions quand on est croyant ?

Hâte de partager tout ça. Alors à la semaine prochaine et surtout d’ici là, prenez bien soin de vous.

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