Questions de connexions #8 : comment éviter que la spiritualité érige des murs dans nos relations

K : Bienvenue pour ce 8e épisode de la rubrique « Questions de connexions », une rubrique où médecine, psychologie et spiritualité s’articulent afin de contribuer à votre santé tant personnelle que relationnelle. 

Nous continuons la série d’épisodes en réponses à vos questions et donc ce mois-ci, l’épisode est en lien avec la question abordée ces dernières semaines, sur les manières d’entretenir la relation avec un proche membre d’une secte.

C’est en compagnie de Willem, leader spirituel que nous allons vous partager des éléments de réponses. Bonjour Willem !

W : Bonjour Kelly

K : La question à laquelle nous allons tenter de répondre, c’est : « comment éviter que la spiritualité érige des murs dans nos relations. »

Merci Willem de m’aider à traiter cette question qu’on pourrait qualifier d’actualité ! 

Il est vrai que le domaine des croyances, de la foi, est une démarche personnelle aux retentissements multiples sur le plan relationnel. Il arrive parfois que le message de paix et d’amour rattaché à la foi soit déformé, galvaudé et amène de violents conflits, de la distance, voire même une rupture du lien dans des relations familiales, conjugales ou amicales. Que faire pour éviter d’en arriver là ? C’est ce que nous vous proposons de voir ensemble.

Dans un 1er temps Willem, selon toi, quels peuvent être les pierres utilisées concernant la spiritualité, pour monter des murs dans nos relations ? 

W : J’aimerai introduire ta question avec la définition d’un terme qui concerne le sujet du podcast d’aujourd’hui. Il s’agit de l’abus spirituel. De quoi s’agit-il ?

Dans son ouvrage « L’accompagnement psychologique et spirituel », l’auteur Jacques Poujol avance que « l’abus spirituel se définit comme un mauvais traitement spirituel et psychologique infligé à une personne. Ce mauvais traitement a pour conséquence d’affaiblir voire de détruire cette personne et de la rendre dépendante tant psychologiquement que spirituellement. On parle d’abus spirituel lorsqu’une personne (pasteur, prêtre, ou tout autre responsable dans une communauté, une paroisse, une église) profite de sa position d’autorité pour contrôler ou dominer une autre personne. Cela se traduit souvent par une violation des sentiments de la personne, de sa vie privée, de ses opinions, sans se préoccuper des conséquences sur sa qualité de vie et son équilibre psychospirituel […] On parle aussi d’abus spirituel lorsqu’une personne en situation de responsabilité se sert d’autrui pour gérer certains de ses propres besoins psychologiques ou émotionnels, ou ceux de l’institution qu’il représente. Dans tous les cas, la spiritualité est utilisée comme moyen permettant d’obtenir d’autrui une obéissance à certaines “normes” […] La constante de tout abus spirituel est que la victime se trouve objet du désir du responsable et donc niée en tant que Sujet désirant […] toute institution, même religieuse, doit être au service de la personne et non le contraire […] ainsi, l’Église est “faite” pour aider l’homme à se construire et à vivre sa relation avec Dieu [et non l’inverse.] »

J’ai également retenu dans l’ouvrage de Gary Collins « Christian counseling » que « la maltraitance spirituelle implique l’exploitation de personnes dans des églises ou d’autres organismes religieux par des dirigeants qui sont le plus souvent autoritaires, contrôlants, soucieux de leur image et intolérants à la critique [… Les] dirigeants […] exigent le plus souvent de manière excessive l’allégeance, le temps, l’argent, le dévouement et les comportements strictement prescrits de leurs partisans. Souvent, ces demandes sont justifiées par des arguments théologiques, et ceux qui ne sont pas d’accord risquent d’être condamnés, ridiculisés, davantage contrôlés ou expulsés de la communauté […] Les personnes victimes de violence spirituelle ne subissent peut-être pas de mal physique, mais elles se sentent confuses, utilisées, effrayées, désillusionnées par les autorités spirituelles, voire incapables de faire confiance à Dieu. »

Et donc, la réponse à ta question se trouve dans ce que nous venons de dire. Si une personne se trouve dans un système spirituel abusif et qu’elle ne s’en rend pas compte, elle sera conditionnée pour faire ce qu’on lui demande. Cela peut être par exemple : avoir toujours raison dans une conversation où l’on parle de sa communauté, de son responsable spirituelle, des pratiques et même de l’interprétation des textes sacrés / bibliques, etc. Cela peut aussi prendre la forme d’une manipulation pour imposer un point de vue, imposer l’obéissance à une règle, un commandement, ou forcer l’interlocuteur à faire les mêmes choix…

On peut retenir que l’exigence, le contrôle des autres, ou la domination sont généralement des ingrédients qui seront utilisés sans le libre consentement de la personne, sans tenir compte de son opinion, ce qui ne peut que mettre des barrières, ou alors c’est faire une victime de plus !

K : effectivement, le consentement est essentiel et le libre arbitre est une notion fondamentale lorsqu’on veut prendre soin de nos relations. Merci Willem

Alors les divergences religieuses sont au cœur de conflits à diverses échelles, même la plus petite soit-elle, une famille ou un couple. C’est une évidence, les religions divisent, mais la relation avec Dieu est-elle censée diviser ?

W : Effectivement les religions divisent et certains font la guerre, tuent, massacrent, sur la base de leurs convictions soi-disant religieuses, mais il devrait en être tout autre si l’on dit avoir une relation avec Dieu.

On peut lire dans la Bible une multitude d’invitations à avoir des relations interpersonnelles respectueuses et constructives. 

Gary Collins nous rappelle par exemple  que Jésus dans son enseignement « a condamné non seulement le meurtre, mais aussi le fait d’entretenir des pensées de colère envers autrui. “Arrêtez de juger les autres”, disait Jésus, sinon nous serons jugés de la même manière pour nos propres défauts et faiblesses. »

Plus tard, Paul exhortera les maris à «aimer leurs femmes et de ne jamais les traiter durement. 

Il est demandé aux pères d’éviter d’irriter leurs enfants, de peur qu’ils ne se découragent. 

Les employeurs ont pour instruction d’être ‘’justes et équitables’’ envers leurs employés.   Aucune place n’est autorisée pour les abus ou le harcèlement des employés.

Ailleurs, il est demandé aux croyants de ‘’se débarrasser de toute amertume, rage, colère, paroles dures et calomnies, ainsi que de toute sorte de comportement malveillant’’. Au lieu de cela, il nous est demandé d’être bons les uns envers les autres, compatissants, pardonnant mutuellement’’.»

On retrouve même des encouragements à « traiter les parents âgés et les autres personnes âgées avec soin et respect. Il n’y a donc pas de place pour la maltraitance des personnes [quelle que soit leur âge, leur sexe, leurs croyances, ou leur situation sociale] parmi les croyants. Tous ces éléments décrivent des idéaux divins. Ils montrent que Dieu s’oppose aux abus [et à tout ce qui peut diviser]. [Les personnes qui déclarent avoir une relation avec Dieu doivent] être également opposées à toutes formes d’abus et/ou de comportements qui divisent les relations. »

K : du coup, quand il y a divergence en termes de foi, de croyances, au sein d’une famille, d’une amitié, comment réussir à relationner en bonne intelligence ?

W : C’est là un point très important qui fait suite à tout ce que l’on vient de dire. On peut ne pas être d’accord avec quelqu’un, avoir des opinions différentes et même être profondément opposé d’un point de vue conviction, mais cela ne m’autorise en rien à vouloir du mal à cette personne, vouloir lui imposer mon opinion ou mes convictions, encore moins d’entreprendre concrètement de lui faire du mal pour la punir ou lui démontrer qu’elle a tort.

 

K : Oui, il c’est un élément essentiel que tu soulignes là Willem. Chercher à démontrer à l’autre qu’il a tort ou qu’on a raison, quel que soit le sujet est fortement dommageable pour la relation. Où est la liberté de penser différemment, de voir différemment, de comprendre différemment ? 

Dans une relation, l’objectif est d’amener l’autre à connaître qui on est, ce qu’il y a en soi, nos pensées, nos ressentis, nos idées, nos envies, nos croyances, sans pour autant les lui imposer. Chacun fait entendre qui il est, essaie de faire comprendre ce qu’il vit, en gardant en tête que chacun est libre d’être d’accord ou pas. Cette liberté est fondamentale pour entretenir des relations saines et équilibrées. On peut entendre et essayer de comprendre le point de vue de l’autre, même si on ne le partage pas.

W : Oui ça c’est tout-à-fait vrai!

C’est donc un apprentissage relationnel qu’il est possible d’acquérir en respectant quelques principes simples. 

K : C’est ça !

W : J’en ai regroupé 5, 

K : Ok

W : mais ce n’est évidemment pas une liste exhaustive, ou figée…

K : Bien sûr

W : Et donc, dans une conversation où il y a divergences de croyances, de conviction en termes de spiritualité chacun peut :

1) Exprimer ses idées, ses croyances, ses convictions à tour de rôle, sans se couper la parole. J’insiste sur le fait de ne pas couper la parole à son interlocuteur car le faire régulièrement peut être le désir de lui imposer sa propre opinion ou de dominer sur lui en ne lui laissant pas le temps ni l’espace de s’exprimer sereinement.

2) Chacun doit respecter l’opinion de l’autre sans condition ! Comme tu l’as dit Kelly, on peut certes argumenter sur des points, mais sans chercher à amener l’autre à penser exactement comme nous et à faire comme nous.

3) Faire tout ce qui nous est possible pour garder un climat de paix, de sérénité, de sécurité qui encourage à garder une bonne relation avec la personne. J’insiste en disant que la personne en tant que telle est plus importante que mes convictions, plus importante que notre conversation, plus importante que le fait d’avoir raison !

4) Si l’on a entretenu une atmosphère de paix tout au long de la conversation, on doit pouvoir se quitter dans la paix, sans rancune, sans amertume, surtout sans colère, car notre relation est plus importante que nos convictions divergentes. Ce qui nous permet de nous revoir sans difficulté.

5) Dans ce cas, se quitter dans la paix peut permettre de prendre le temps sereinement pour repenser à la conversation et prendre du recul sur les points qui ont été abordés. Parfois, ça nous arrive à tous Kelly !

K : oui

W : dans le feu de l’action les mots peuvent dépasser la pensée, on peut avancer des choses plus ou moins inventées pour tenir tête à l’autre ou avoir absolument raison.

En prenant du recul, cela  peut nous permettre de revenir sur certaines de mes affirmations et faire mon mea-culpa … Ce qui fait que la prochaine fois que je revois la personne, comme notre relation est toujours bonne, je peux revenir sur certains points et arguments que j’avais avancés et que je remets en cause…

K : Oui, c’est vraiment ça relationner en faisant preuve d’ouverture, avec une communication bienveillante. Comme tu l’as dit, on se focalise sur l’autre et non sur soi, en faisant son possible pour garder ou ramener la paix dans la relation. Et si vous voulez une conversation constructive vous pouvez poser des questions, en vous intéressant bien sûr sincèrement à la réponse, dans le but de comprendre l’autre, pas de le contredire, ni le contrer et encore moins le convaincre. On essaie de comprendre ensemble en quoi on n’est pas d’accord, pourquoi on n’est pas d’accord et ainsi on peut continuer à être en relation tout en se respectant mutuellement.

Il y a des limites qu’on va poser, qu’on va respecter vis-à-vis de l’autre, par rapport à ces désaccord qu’on aura pu évoquer, aborder ensemble.

W : tout-à-fait

K : Willem, en tant que leader spirituel, tu es plus que conscient des débordements et travers qu’il peut malheureusement y avoir sur le plan spirituel justement. Que faire quand un leader spirituel impose de mettre de la distance avec sa famille, ses amis, qu’il interdit ou,  du moins, qu’il encourage fortement d’arrêter de fréquenter certaines personnes ?

W : Hélas c’est une situation qui revient, j’allais pas dire souvent, mais ça s’entend et on la rencontre.

Si quelqu’un fait face à ce type de leader spirituel, il est clair que l’on est dans une forme d’abus spirituel. Un leader spirituel ne devrait pas imposer qui la personne doit fréquenter et qui elle ne doit pas fréquenter. Il n’a pas non plus pour rôle de régenter la vie de quelqu’un, de la codifier, en lui disant quoi faire et quoi ne pas faire.

Si donc il est demandé à quelqu’un de mettre de la distance avec certains de ses proches, voici quelques points que cette personne peut passer en revue et qui peuvent l’aider à mieux se situer :

  • Quelle est la raison fondamentale qui motive la demande de ce leader spirituel ? Est-ce parce que je fréquente de mauvaises personnes ? Est-ce que ces personnes étaient à mes yeux « mauvaises » avant de rencontrer ce leader spirituel ? Quels critères sont pris en compte pour qualifier ces personnes de « mauvaises » et qui justifieraient un éloignement ? Ces critères sont-ils justes à mes yeux ? Et non pas simplement aux yeux du leader.
  • Quelles relations j’ai entretenues avec ces personnes de mon entourage jusqu’à maintenant ? Était-ce de bonnes relations ? Si je m’interroge moi-même en étant totalement honnête, est-ce que je voudrais garder ces relations ?
  • Qu’est-ce que cela changerait si je dis à mon leader spirituel que je vais tout de même garder mes relations avec mes proches ? Est-ce qu’il va se fâcher ? Est-ce que je serais discrédité, est-ce que je serai menacé d’exclusion, est-ce que je serai sous le coup d’une « sanction » ? Si oui, comme nous l’avons vu aujourd’hui, il s’agit d’un cas d’abus spirituel caractérisé, la personne ne doit pas rester dans cet environnement abusif.
  • Dans le cas où je ne respecte pas l’invitation de mon leader à m’éloigner de mes proches, est-ce que je peux en toute liberté continuer à fréquenter cette communauté, est-ce que je peux encore donner mon avis, m’exprimer sans contrainte ?

Je terminerai en disant qu’un leader spirituel est avant tout présent aux côtés des personnes pour les aider à découvrir la spiritualité, les aider à franchir les étapes de la maturité spirituelle pour justement pouvoir penser, réfléchir, et décider par elles-mêmes. On a certes besoin de conseils dans ce cheminement, mais pas d’imposition. Et même si, comme dans toute communauté ou toute société, il existe des règles à respecter, il faut que ces règles s’instaurent dans un cadre précis, que ce cadre soit correctement communiqué et que surtout, les personnes soient libres d’adhérer ou non, en toute connaissance de cause.  

K : merci beaucoup pour ces questions de réflexion et cet éclairage Willem. C’est vrai qu’au final ta manière répondre renvoie chacun à sa conscience, sa volonté, son esprit critique. Et au fond, c’est ça la spiritualité, se poser des questions, chercher des réponses en faisant preuve de discernement. 

W : eh bien oui !

K : Si quelque chose nous alerte, nous interpelle, nous dérange, nous déplait, c’est ok d’en tenir compte n’est-ce pas ?

W : tout-à-fait

K : et donc on peut essayer de comprendre ce qu’il y a derrière. C’est pas forcément anodin pour autant ?

W : non, non. Pas du tout. Au contraire

K : Donc merci beaucoup Willem. 

Et selon toi Willem, à quoi est-il important d’être attentif et vigilant, dans la pratique de sa foi pour maintenir des relations saines quelle que soit la relation ?

W : Nous l’avons déjà dit, mais il est bon de le répéter : je ne dois en aucun cas imposer à l’autre mes convictions spirituelles et faire en sorte que la personne me rejoigne dans mes pratiques alors même que ce n’était pas son intention.

Je ne dois pas user de persuasion pour réussir à avoir raison à tout prix ! Une relation avec quelqu’un est bien plus importante que « gagner » ou « perdre » un inutile combat de mots et d’arguments…

Il faut absolument maintenir une atmosphère de paix et de conciliation pour préserver la relation, se quitter sans heurt, et continuer à se fréquenter normalement. 

Des convictions différentes ne justifient en aucun cas le brisement d’une relation. On peut arrêter de se fréquenter pour des raisons particulières, mais pas parce que nous avons des convictions différentes, surtout si le cheminement spirituel d’une des deux parties est récent, alors que la relation entre les deux parties est beaucoup plus ancienne…

Enfin, je crois que quand on chemine spirituellement, on fait de belles expériences avec Dieu que l’on souhaite partager à notre entourage, c’est normal. 

Lors de ces partages, je dois apprendre à le faire avec respect des autres en laissant avant tout les changements positifs dans ma vie parler pour moi, plutôt que d’aligner des séries d’arguments verbaux qui peuvent plaider en ma défaveur finalement.! 

K : C’est très juste.

W : Il n’est pas interdit de prendre le temps avant de parler ; on peut certes partager rapidement ce que nous avons entrepris de faire spirituellement, mais on peut prendre le temps avant d’inviter les autres à nous suivre par exemple… On peut prendre le temps avant d’avoir une conversation approfondie avec notre entourage… et si entre temps, les personnes de mon entourage ont remarqué des changements significatifs dans mon comportement, mes attitudes, mon langage, etc. Il se peut que ce soit leurs questions qui amènent une belle conversation sur les raisons de ces changements… Dans ce cas, la conversation qui suit ne peut qu’être belle, apaisante, passionnante, dans la paix et sans heurt !

K : Et oui !

W : Dans ce cas, la conversation qui suit ne peut qu’être belle, apaisante, passionnante, dans la paix et sans heurt !

K : C’est exactement ça. Et franchement une fois de plus un grand merci à toi Willem, pour les éclairages apportés. C’est d’une clarté et c’est si accessible. Je pense que ça pourra aider plus d’une personne.

Nous sommes déjà arrivés à la fin de cet épisode. En tout cas, si cet épisode a été parlant et que vous aimeriez parler à un.e professionnel.le, sachez que nous sommes plusieurs à pouvoir répondre à votre demande. Il vous suffit de nous la communiquer par mail à l’adresse relationnellementvotre@gmail.com.

Pour celles et ceux qui suivent le podcast, on se retrouve donc la semaine prochaine avec une nouvelle question d’auditeurs, sinon rendez-vous le mois prochain pour une nouvelle question de connexions.

signature

Laisser un commentaire