Episode 45 : les relations fraternelles, qu’est-ce qui les rend si complexes ? Avec Isabelle, psychologue

Hello bienvenue pour ce 45e épisode de Relationnellement Vôtre.

On se retrouve pour un nouvel épisode en compagnie d’Isabelle, cette consoeur psychologue que vous entendez régulièrement sur ce podcast.

Bonjour Isabelle

Bonjour Kelly, 

C’est chouette de pouvoir collaborer sur une thématique pour laquelle les abonnés Instagram ont majoritairement voté, à savoir les relations fraternelles. 

On ne le répète jamais assez, il n’y a pas de relation parfaite, ni de relation idéale, il y a des relations ajustées à qui nous sommes pour maintenir un certain équilibre et surtout une bonne santé personnelle et relationnelle.

A travers cet épisode, nous aimerions vous aider à y voir plus clair de ces relations riches en couleur, qui sont bien souvent un mélange de complicité et de rivalité à des degrés différents en fonction de l’histoire de chacun. Car il y a autant de manière d’être en relation avec sa fratrie, qu’il y a de frères et soeurs sur terre, bien sûr.

Toutefois, il y a des comportements, des modes de fonctionnement, qu’on retrouve typiquement dans une fratrie, peux-tu nous dire Isabelle, quels sont ces comportements ?

Oui, tu l’as dit Kelly, les relations fraternelles sont teintées tour à tour d’amour, de fusion, de complicité, de rivalité fraternelle, de jalousie, d’alliance, de mésalliance, de conflits, voir de bagarres et c’est comme ça que ça doit être.

OK

Tu as cité la rivalité fraternelle, peux-tu nous expliquer ce dont il s’agit et est-ce normal ?

Oui, c’est même systématique dans les fratries. L’enjeu principal est l’amour des parents et particulièrement l’amour maternel. Tout ça répond au fantasme de perte d’amour, quand un frère ou une soeur arrive.

Dans le cas du 1er enfant, l’enjeu va être de retrouver l’exclusivité de la relation à la mère, perdue à l’arrivée du second et pour le second, de garder le monopole de l’attention et de l’amour maternel.

Ainsi, l’arrivée du 2nd enfant génère chez le 1er un vécu de perte d’exclusivité qui va générer un sentiment de jalousie et c’est ce qui induit cette rivalité fraternelle. 

Nicole Prieur qui est psychothérapeute écrit que : « la rivalité  et la jalousie sont la manifestion d’un enjeu existentiel antagoniste entre l’aîné qui doit apprendre à laisser une place au cadet et celui-ci par contre, qui doit parvenir à imposer sa présence. 

La fratrie se constitue à partir d’un vécu douloureux de perte ou de manque. »

Ainsi les rivalités et les jalousies sont constitutives des relations fraternelles autour desquelles s’articulent précocement les notions de partage, de place, de pouvoir, de comparaison, de possession, avoir autant sinon plus que l’autre pour ne pas se sentir inférieur ou moins aimé.

C’est très bien expliqué.

Finalement cette rivalité, c’est la base d’apprentissages relationnels, d’interactions sociales, quand tu parles de comparaison, quand tu parles de partage, quand tu parles de toutes cette dynamique d’acceptation de l’altérité, de l’autre

De la présence de l’autre, ouais

Exactement

Finalement la fratrie prépare aux relations avec les autres aussi.

Oui, tout à fait, finalement, c’est dans la fratrie qu’on apprend à laisser de la place à l’autre et finalement c’est la fratrie qui initie à la présence de l’autre et finalement, la façon dont vont se gérer les relations fraternelles, va conditionner quelque part, la façon dont on va appréhender les relations sociales, que ce soit dans la scolarité,  que ce soit entre les collègues, que ce soit après dans d’autres lieux finalement, la façon dont on aura géré nos relations fraternelles et géré cette frustration de l’arrivée de l’autre, du petit frère ou de la petite soeur qui arrive après, ça va colorer et déterminer la façon dont on se trouvera en relation plus tard dans notre vie.

Et oui, merci pour cette précision Isabelle.

Dans ce que tu as souligné en réponse à la 1ère question, tu as aussi évoqué la relation fusionnelle qui peut être perçue comme la dynamique rêvée dans une fratrie, mais est-ce forcément le cas ?

Comme pour la jalousie, la fusion n’est pas bonne lorsqu’elle est permanente.

Il peut y avoir des relations fusionnelles entre frères et soeurs, c’est le cas parfois dans les relations gémellaires, mais cette période de fusion dans l’histoire de la fratrie doit rester transitoire.

Ca peut être également le cas, dans les fratries qui traversent des épreuves de vie, les enfants vont alors fusionner pour se soutenir face à des traumatismes tels que des situations de maltraitance, d’abandon, le deuil d’un parent. Les enfants vont donc se raccrocher les uns aux autres dans un lien très fort pour faire face et ça peut aussi être le cas lorsqu’il y a un écart d’âge important. Les grands frères et soeurs prennent parfois les plus petits sous leur protections un peu comme dans une relation parentale.

Et dans ces situations-là en général, c’est jamais toute la vie, c’est des temps de fusion, de soutien particulier, mais ces moments en général, sont transitoires. 

En revanche, attention, il y a des situations dans lesquelles la relation fusionnelle n’est pas un signe de complicité, mais plutôt synonyme d’emprise. Si un enfant n’a pas la liberté de s’exprimer dans la relation face à un frère ou une soeur très dominant, autoritaire, dans ce cas, on est dans une situation de fusion toxique plutôt où l’un est assujetti aux désirs de l’autre et instrumentalisé, utilisé par l’autre.

Malheureuseusement, durant l’enfance et même parfois l’adolescence, c’est un mode de fonctionnement dont on ne réalise pas la toxicité, mais une fois adulte si on réalise finalement que cette situation, cette relation fraternelle est douloureuse, qu’est-il possible de faire ?

Dans ces cas là, c’est important d’aller objectiver les choses et de consulter pour pouvoir restaurer la part d’image de soi enfant qui a été altérée par cette relation d’emprise. 

Oui et retrouver une certaine subjectivité.

Tout-à-fait.

Super.

Comme tu l’as très bien expliqué, la relation fraternelle comprend un large éventail de sentiments mélangés entre amour, jalousie, colère, tristesse, complicité, rivalité et bien d’autres… A quels signaux d’alerte est-il préférable de prêter attention en tant que parents ou quand on est directement impliqué dans la relation ?

Quand il n’y a plus que de la violence dans une fratrie, sans moment de réconciliation, sans moment de partage positif, là c’est important d’être vigilant et de s’inquiéter ce qui se passe.

Ou lorsque c’est toujours le même enfant qui va être exclu de la fratrie. L’enfant bouc-émissaire, là il faut en tant que parent, il faut s’inquiéter et peut-être accéder à une thérapie familiale, parce que c’est souvent des enjeux relationnels du groupe entier qui génèrent ces situations.

Et quel rôle les parents peuvent-ils jouer pour favoriser les relations entre leurs enfants ?

Les parents jouent un rôle majeur et favorisant pour la fratrie et ce à plusieurs conditions : 

c’est important tout d’abord que les parents édictent des règles familiales et les fassent appliquer par tous. Ca va garantir le fonctionnement collectif et l’équité et ça instaure également une hiérarchie qui est verticale, c’est à dire que quand les parents posent les règles et sont les poseurs de règles, ils instaures une hiérarchie où ce sont eux qui décident et eux qui garantissent les règles et donc, ça soustrait potentiellement les enfants et les frères et soeurs au pouvoir horizontal des uns envers les autres. Ca veut dire un frère ou une soeur qui a un caractère plus fort qui va imposer ses règles de fonctionnement, imposer sa loi aux autres. Donc c’est important qu’il y ait une hiérarchie verticale dans une famille et pas une hiérarchie horizontale, entre frères et soeurs, mais parents-enfants. Ca c’est la 1ère chose.

Si les parents délèguent une certaine forme d’autorité aux aînés, qu’est-ce que tu conseillerais par rapport à ça ?

Dans ce cas, ça induit une hiérarchie entre les enfants, entre les frères et soeurs, un hiérarchie d’âges peut-être ou de responsabilité et qui induit des places différentes, avec un pouvoir différent. C’est à dire qu’on donne un pouvoir aux grands enfants sur les enfants plus jeunes, par exemple. Et dans ce cas, ça peut générer des conflits, parce que les plus jeunes ne se soumettent pas facilement à l’autorité des plus grands et puis bien sûr, ça alimente cette histoire de rivalité fraternelle, qui peut du coup devenir peut-être plus présente et va colorer les relations plus de rivalité fraternelle que de complicité.

La 2nde attitude des parents qui est prépondérante, c’est d’éviter de faire des préférences entre les enfants, car ça suscite la jalousie de ceux qui vont alors se sentir moins aimés ou non préférés. Donc les parents doivent rester justes.

En revanche, il faut faire des différences, il ne s’agit de faire la même chose pour chaque enfant, mais d’être équitable, car chaque enfant est singulier.

Il faut que chaque enfant ait ce dont il a besoin et non pas que tous les enfants aient la même chose. 

Ca c’est tellement important et tellement vrai, merci de le souligner Isabelle.

J’ajouterai que Nicole Prieur parle de « justice réparatrice » qui souligne un petit peu cette notion que tous les enfants n’ont pas la même chose. Donc la justice réparatrice, elle consiste à donner plus à celui qui en a le plus besoin. Comme un enfant handicapé par exemple.

Et à l’inverse, la justice punitive consiste à sanctionner une faute en fonction de la gravité et de non pas sanctionner les erreurs de la même façon, mais en fonction de la gravité.

Ca montre cette notion d’équité, cette notion de différence, mais dans un cadre de justesse, pas de justice, mais de justesse, c’est ça être juste.

Et la nuance est importante, oui.

De la même manière, le rôle des parents va être aussi d’éviter les comparaisons entre enfants.

Quand on compare les enfants finalement on instaure une rivalité, quand on compare les enfants, il y a toujours un plus et un moins et c’est important de ne pas définir les enfants par comparaison à leurs frères et soeurs. 

Une autre chose, va être d’arbitrer les conflits au sein de la fratrie pour éviter que la loi du plus fort ne s’instaure et arbitrer je dirai principalement par le dialogue et la médiation, en invitant les enfants à chercher la solution à leurs problèmes.

On l’a évoqué précédemment, la fratrie est le 1er groupe social ou les enfants apprennent la vie en collectivité, c’est important qu’ils y apprennent la résolution des conflits. 

Enfin, une dernière chose, je pense que les parents doivent instaurer et respecter les places enfants-adultes. 

C’est très important d’éviter les alliances pour ne pas dire les mésalliances ou les binômes parent-enfant contre un autre binôme parent-enfant au sein de la même famille.

Il est tout à fait normal que parfois les enfants et on le voit à l’adolescence, se liguent contre les parents, il est également tout à fait adéquate que les parents restent solidaires face aux enfants. Notamment par rapport au respect des règles.

En revanche, ça n’est pas adéquate quand un parent tranche systématiquement du côté d’un enfant, face à l’autre parent ou à l’autre enfant et qu’à l’inverse, un enfant défende systématiquement un parent face au reste de la famille ou face à l’autre parent. 

Cela met l’enfant allié à une place qui n’est pas la sienne.

On voit des loyauté un p’tit peu inconsciente, implicite parfois. On va voir la mère et la fille qui vont être un p’tit peu en opposition face au père et au fils ou voilà, dans des jeux un p’tit peu de solidarité féminine, ou de solidarité de…

de genre

voilà dans des jeux de genres. Voilà c’est ponctuellement rigolo, mais c’est important de ne pas consolider des binômes qui vont systématiquement se confronter les uns aux autres.

C’est important de ne pas générer des alliances qui vont finalement créer des distancions, des séparations entre les uns et les autres, entre les parents et entre les enfants.

C’est important effectivement, parce que c’est mésalliances ou ces alliances donner plus de pouvoir aux enfants qu’ils ne devraient en avoir, c’est ça ?

C’est ça et puis ça met souvent l’enfant de manière insconciente en conflit de loyauté par rapport à l’autre parent, de l’autre binôme, ça crée des oppositions. 

Et oui, très important.

Pour finir cet épisode avec un bonus, aurais-tu un truc, une astuce à proposer pour prendre soin du lien avec sa soeur ou son frère ?

Alors c’est très important d’entretenir et de développer un lien individuel en dehors du lien collectif de la fratrie. On l’a vu, il peut y avoir des conflits, il peut y avoir de la complicité, il peut y avoir de la rivalité, on l’a nommé, de la fusion, dans des mécanismes de groupe. Mais c’est important d’entretenir une relation individuelle, à l’adolescence et après à l’âge adulte quand les enjeux s’apaisent, de vraiment entretenir la relation avec son frère, sa soeur, ses frères, ses soeurs, dans des liens qui sortent du lien collectif.

Quand tu parles de sortir du collectif, tu veux vraiment mettre en valeur le fait de sortir du groupe, de la fratrie pour tisser du lien à 2, c’est ça ?

Oui tout à fait, c’est ça, pour tisser un lien individuel, un lien privilégié éventuellement, qui sorte du fonctionnement familial et des règles du fonctionnement de la fratrie et des règles du fonctionnement du groupe.

OK

Le 2nd conseil que je pourrais donner concernant les relations entre frères et soeurs, c’est d’accepter que la relation ne soit pas la même avec chaque frère et soeur. Les frères et soeurs entre eux ont des préférences et c’est humain.

Est-ce que ça signifie que les affinités et la complicité se tissent différemment d’un frère ou d’une soeur à l’autre, parce qu’ils sont différents ?

Oui, tout-à-fait et voire même, ne pas se tisser. 

Donc il est acceptable que le lien ne se crée pas, ne se fassent pas entre frères et soeurs ?

Le 2nd conseil que je pourrais donner concernant les relations entre frères et soeurs, c’est d’accepter que la relation ne soit pas la même avec chaque frère et soeur. Les frères et soeurs entre eux ont des préférences et c’est humain.

Est-ce que ça signifie que les affinités et la complicité se tissent différemment d’un frère ou d’une soeur à l’autre, parce qu’ils sont différents ?

Je dirais qu’il est à accepter que parfois on ait moins d’affinités avec un frère ou une soeur, de même que nos frères et soeurs auront à accepter parfois qu’on ait moins d’affinités avec eux. Je crois que c’est justement à cause de cette histoire de rivalité et que c’est un p’tit peu…, ça peut être dans l’ordre des choses s’il n’y a pas une animosité, ni une agressivité massive d’accepter qu’on fasse des préférences et des différences et qu’on ait plus d’affinités en fonction de son histoire, en fonction de son âge, en fonction de la proximité aussi, en fonction des points communs, en fonction peut-être plus tard de la proximité géographique. On garde des liens plus ou moins forts avec ses frères et soeurs. 

Et c’est acceptable si ça n’est pas lié à des conflits, mais simplement d’accepter qu’on n’est pas proche de tous ses frères et soeurs de la même façon.

C’est génial, c’est super bien expliqué, merci Isabelle. C’est une fois de plus un contenu d’une grande qualité et je ne me lasse pas de te le répéter, merci !

Bon et bien on te retrouve bientôt pour une participation exceptionnelle à la rubrique Questions de Connexions, alors on se dit à très vite.

Avec grand plaisir Kelly, merci.

Merci à toi

Bonus proposé par Isabelle

Pour prendre soin du lien avec son frère ou sa soeur :

  • entretenir et de développer un lien individuel en dehors du lien collectif de la fratrie
  • accepter que la relation ne soit pas la même avec chaque frère et soeur. 

Voilà ce 45e épisode du podcast est terminé. Si vous avez des questions, vous pouvez les poser en envoyant un mail à relationnellementvotre@gmail.com

De notre côté, on se retrouve la semaine prochaine avec un nouveau numéro de l’émission Parlons Relations Parlons Vrai.
4 invités me rejoindront pour échanger sur la thématique « la relation parents-enfant : quand est-il de cette relation une fois adulte ? »

Hâte que vous puissiez découvrir tout ça, en tout cas, d’ici là, prenez bien soin de vous !

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